L’arbitrage a toujours été un sujet qui fait pleurer dans les chaumières aux quatre coins de la ligue. Ce l’était quand j’avais 10 ans et que je commençais à m’intéresser au hockey. Ce l’est encore à l’aube de la trentaine.


Au fil des saisons, les joueurs changent. Les entraîneurs aussi. Le prix des billets, le tableau indicateur, les saveurs de slush, même la marque de relish au snack-bar. Tout change, sauf le sport favori des amateurs de hockey junior: prendre en grippe les officiels. Comme disait le célèbre Benjamin Franklin: «En ce monde, rien n’est certain à part la mort et les impôts.» À cette formule, nous pourrions certainement ajouter «se plaindre du travail des arbitres»!


J’ai souvenir du brouhaha au Centre Henry-Leonard dès que les Nicolas Dutil, Dominick Bédard et Éric Charron sautaient sur la patinoire quelques instants avant les joueurs. Si ma mémoire est fidèle, c’est d’ailleurs ce dernier qui recevait les huées les plus copieuses. J’ai déjà entendu quelqu’un dire: «Quand tu connais le nom et le numéro des arbitres, ce n’est pas bon signe». J’aime bien la formule.


C’est lorsque j’ai rejoint différents groupes sur les réseaux sociaux que j’ai pris conscience d’une chose: tout le monde déteste les mêmes arbitres dans tous les marchés. Un partisan de Québec dira que Charron est un pro Chicoutimi; son homologue du Saguenay lui répondra que c’est plutôt l’inverse!


À un certain point, des amateurs de toutes les villes prétendent que les officiels sont contre eux. Mais comment est-ce possible? On ne peut pas tous avoir raison. Dans une course, que l’écart soit d’un centimètre ou d’un kilomètre, forcément, il y a quelqu’un qui finit premier et quelqu’un qui finit dernier. Statistiquement, il y a une équipe qui a, par exemple, le plus grand nombre jeu de puissance et une qui en a le plus petit. Cela fait donc bien longtemps que je cherche à savoir si, historiquement, certaines d’entre elles sont «avantagées» ou «désavantagées» par l’arbitrage.

Arbitrer une partie de hockey est un boulot difficile et ingrat. On ne se racontera pas d’histoires, l’appréciation des officiels dans l’opinion publique n’est pas très bonne. Leur travail est pourtant essentiel et ils reçoivent bien peu de reconnaissance. Que ce soit clair, mon intention n’est pas de leur tomber dessus à bras raccourcis et je crois sincèrement que ce n’est pas ce que je fais.


Avant de poursuivre la lecture, il est primordial que vous compreniez ceci: si vous vous attendez à ce qu’une conspiration soit révélée au grand jour, vous allez être déçu. J’aime les chiffres, les choses qui se mesurent et les preuves empiriques. Je vous présente des chiffres et vous en tirez les conclusions que vous voulez. Pourquoi est-ce que telle équipe a tel résultat? Je ne le sais pas plus que vous. Comme dans la chanson de Coldplay: « Your guess is as good as mine. »


Méthodologie


La statistique à laquelle je porterai attention est le ratio entre le nombre d’avantages numériques et de désavantages numériques obtenu. Une équipe ayant un ratio positif bénéficie de plus de bonus que de malus, et vice-versa.

À partir de maintenant, j’utiliserai A.N. pour dire avantage numérique et D.N. pour désavantage numérique, question d’alléger le texte.


Je crois que c’est le meilleur angle à aborder pour différentes raisons. D’abord, cette statistique est immuable et représente un principe universel du hockey. Au bout du compte, le nombre absolu d’A.N. ou de D.N. n’a pas d’importance; c’est la différence entre les deux qui en a. Peu importe leur nombre, on veut obtenir plus d’A.N. que de D.N.


Ainsi, en privilégiant le différentiel comme outil d’observation, on écarte complètement le style d’arbitrage, qui est très variable. Dans certaines rencontres, les pénalités sont abondantes, dans d’autres elles sont rares. Certains disent également que la façon d’arbitrer dans les Maritimes est différente de celle au Québec.

Notons toutefois que la définition d’un A.N. ou d’un D.N. est large. Cela signifie autant un A.N. complet de 2 minutes qu’un 8 secondes restant après du jeu à 4 vs 4.


Autrement, les minutes de punition accumulées sont une mesure trop pauvre pour être considérée. Par exemple, les batailles donnent beaucoup de minutes de pénalité, mais très peu d’A.N. et de D.N. (dans les rares cas d’instigateur, agresseur, etc).


De plus, il ne suffit pas de classer les équipes selon le nombre d’A.N. et de D.N. qu’elles ont reçues. Parfois, un groupe de quelques équipes aura un écart de 1 ou 2 jeux de puissance, ce qui à l’échelle d’une saison n’est pratiquement rien du tout. Le résultat pourrait donc avoir l’air meilleur ou pire que la réalité. De plus, les chiffres peuvent être très différents d’une saison à l’autre. Le 11e différentiel une saison est positif, alors que dans une autre, le 9e est négatif. Une équipe peut être 13e à -15 et l’année suivante être au même rang à -40.

La période d’analyse choisie est de la saison 2012-13 à 2022-23 inclusivement. Le choix s’explique simplement par le fait que pour ces 11 saisons, il n’y a eu aucun changement relatif au nombre d’équipes ou à leur emplacement. Avec 11 saisons et environ 700 matchs joués pour chaque formation, l’échantillon est assez grand pour tirer des conclusions réalistes.


Finalement, les données présentées dans la section suivante ont donc été obtenues en recueillant le nombre d’A.N. et de D.N. obtenus par chaque équipe de la LHJMQ chaque saison depuis 2012-13 inclusivement. J’ai classé du meilleur au pire différentiel, puis réalisé des tableaux cumulatifs pour la moyenne des 11 saisons compilées. Comme ces chiffres sont un peu abstraits, j’ai calculé une saison type pour les deux unités spéciales en vertu des moyennes de ces 11 dernières campagnes.

Notez qu’en raison du nombre de parties disputées très différent d’une équipe à l’autre en 2020-21, les calculs de moyenne ont été basés sur la moyenne d’A.N. et de D.N. par parties pour l’ensemble des saisons. Afin d’alléger le texte, les tableaux classant les différentiels saison par saison ont été placés à la fin de l’article. Bien qu’en 2019-20 les équipes n’aient pas tous jouées le même nombre de parties (63 ou 64), ce sont les nombres absolus qui sont présentés. Comme dit plus haut, c’est toutefois la moyenne par partie qui a servi dans les calcus.

Résultats

La Figure 1 représente le nombre d’A.N. moyen obtenu par match pour chaque équipe en saison régulière depuis la saison 2012-13.

Figure 1

La Figure 2 représente le nombre de D.N. moyen obtenu par match pour chaque équipe en saison régulière depuis la saison 2012-13.

Figure 2

La Figure 3 représente le différentiel A.N. vs D.N. moyen obtenu par match pour chaque équipe en saison régulière depuis la saison 2012-13.

Figure 3

Analyse des résultats


D’emblée, à la lumière des données que j’ai recueillies, il est absolument impossible de faire une corrélation entre le différentiel A.N. vs D.N. et les résultats en une saison. Dans l’échantillon de 2012-13 à 2022-23, il y a de tout. Halifax a gagné le trophée Jean-Rougeau et la Coupe du Président avec le meilleur différentiel en 2012-13; Rimouski a fait la même chose deux ans plus tard avec le pire. Baie-Comeau était bon dernier dans la LHJMQ et avait le pire différentiel en 2015-16; Moncton était bon dernier avec le meilleur différentiel l’année suivante. À peu près toutes les combinaisons possibles se sont produites. Somme toute, rien ne sert de monter sur ses grands chevaux si son équipe n’a pas un bon bilan pour une saison donnée.


Dans la figure 1, le nombre d’A.N reçu par partie varie entre 3,885 et 4,330, donc un écart de 0,475. Autrement dit, il y a un écart d’un peu moins d’un demi A.N. par match entre la meilleure et la pire équipe de la LHJMQ. Du lot, un grand groupe de 10 équipes, allant des positions 6 à 15, n’a qu’environ 0,1 A.N. d’écart par match. Dans la saison type pour le même groupe, il n’y a que 7 A.N. qui les séparent. À l’échelle d’une saison de 68 matchs, c’est très peu. Aux extrémités, la première et la dernière équipe sont à 32 A.N. d’écart, ce qui est peu, si on compare à une saison réelle. Par exemple, en 2022-23, 97 A.N. séparaient la première et la dernière place; environ trois fois plus que dans la saison type. Au bout du compte, on peut dire qu’il y a une très grosse moyenne assez représentative et constante.


Dans la figure 2, le nombre de D.N. reçu par partie varie entre 3,841 et 4,537, soit un écart de 0,696. Encore une fois, on aperçoit un grand groupe de 11 équipes ayant un écart de 0,148, soit une dizaine de D.N. dans la saison type. Cependant, l’écart entre la tête et la queue du peloton est un peu plus grand entre la première et la dernière équipe, avec 47. Les 2-3 premières et dernières équipes sont également plus éloignées dans les extrêmes qu’en Figure 1. Somme toute, pratiquement le même constat que pour l’A.N., où malgré tout, un grand groupe d’équipes se tient très près.


La Figure 3 n’est donc pas bien différente des deux précédentes, puisqu’on retrouve toujours un groupe d’une dizaine d’équipes avec un différentiel entre 10 et -10, c’est-à-dire assez près de 0. Plus une équipe termine près de 0, plus son nombre moyen d’A.N. et de D.N. est équilibré, ce qui au fond a parfaitement du sens. Parfois le bilan est positif, parfois il est négatif et au bout du compte, ça s’équilibre. Personne ne peut être contre ce principe, même si on souhaite toujours le meilleur scénario. Il n’en demeure pas moins qu’au bout du compte, certaines équipes ont un bilan très positif, d’autres ont un bilan très négatif. Pour qu’une équipe ait un différentiel de +27 dans une moyenne sur 11 saisons, c’est parce qu’il y a généralement un bilan positif saison après saison. L’inverse est aussi vrai pour l’équipe à -27.

Il n’y a donc aucun doute; les grands gagnants dans la LHJMQ pour le différentiel A.N. vs D.N. sont les Cataractes de Shawinigan. Au cours des 11 dernières saisons, les Cataractes ont eu un bilan A.N. vs D.N. positif pas moins de 9 fois. De plus, il était positif de façon tellement convaincante, qu’il a été dans le top 5 de la ligue à 8 reprises. Les Voltigeurs de Drummondville, l’Armada de Blainville-Boisbriand ont eu aussi eu un bilan positif 9 fois en 11 ans. Les Wildcats de Moncton et les Mooseheads de Halifax 8 fois.

De l’autre côté du spectre, il y a trois équipes qui se démarquent: les Sea Dogs de Saint John, les Islanders de Charlottetown et le Drakkar de Baie-Comeau. Les Sea Dogs n’ont que 2 saisons avec un ratio A.N. vs D.N. positif, par une petite marge, et ont terminé dans le dernier tiers du classement à cet égard à 7 reprises. Sur l’Île-du-Prince-Édouard, les Islanders, ont une saison à +2 et une saison à 0. Autrement, les 9 autres saisons sont dans le négatif, dont 5 parmi les trois derniers au classement. Finalement, c’est le Drakkar qui est en moins bonne posture. Les nord-côtiers n’ont été dans le positif qu’une seule fois et sont sur une séquence de 10 saisons consécutives avec un ratio A.N. vs D.N. négatif. Ce différentiel s’est retrouvé dans le troisième tiers du classement pour 9 de ces 10 saisons, dont 5 dans les trois derniers.

Cependant, tel que mentionné en tout début d’analyse, il n’y a aucun lien à faire entre ces chiffres et les résultats des équipes. Par exemple, comparons les Cataractes de Shawinigan, la meilleure équipe du circuit pour cet exercice, aux Sea Dogs de Saint John, la deuxième ou troisième pire équipe, selon l’angle observé. Il se trouve que tous les deux ont amassés 674 points en 709 matchs dans les 11 dernières saisons. Littéralement la même fiche. Pourtant, leur portrait au niveau du différentiel A.N. vs D.N. est complètement différent.

Conclusion

Est-ce que les amateurs de hockey junior de l’Est du Canada ont raison de dire que les arbitres sont contre leur équipe préférée? À long terme, la réponse est non pour la grande majorité d’entre eux. Statistiquement, quelques équipes ont même un bilan très positif, au contraire. Pour la plupart néanmoins, bien qu’il soit possible que ce soit plus difficile durant une saison en particulier, à long terme, les statistiques démontrent que ça s’équilibre; que c’est donc juste. Il y a cependant quelques marchés qui peuvent être en droit de poser des questions.

Même si l’exercice a démontré qu’il n’y a pas de lien direct entre les performances et le différentiel A.N. vs D.N., il demeure quand même particulier que certaines équipes soient pratiquement toujours dans le négatif et souvent parmi les pires, surtout quand la moyenne est aussi représentative; qu’autant d’équipe se trouvent assez près du point d’équilibre.

Les joueurs, les entraîneurs, les directeurs-généraux, les recruteurs, même les arbitres changent. Pourquoi les Sea Dogs, les Islanders et le Drakkar sont-ils dans cette posture année après année malgré tout? Inversement, pourquoi les Cataractes sont-ils en si belle posture? Difficile à dire. Les officiels sont-ils «pour» des équipes et «contre» d’autres? J’ose croire que non. Il y a certainement une explication rationnelle, mais sincèrement, je ne la connais pas.

Je me permets de terminer avec quelques mots sur le Drakkar, l’équipe dont je suis les activités. Mon étude finale n’est pas allée aussi loin, mais j’ai tout de même fait toute la recherche et les calculs depuis 1997-98. Le portait que l’on a vu du Drakkar depuis 2012-13 correspond à la réalité depuis que l’équipe existe.

En 26 saisons, le Drakkar n’a eu que 3 bilans positifs au chapitre du différentiel A.N. vs D.N.. Dans 12 saisons sur 23, il était parmi les 3 pires du circuit. 12 saisons sur 23, c’est plus de la moitié. Pendant près de la moitié de son histoire, le Drakkar a été l’une des trois équipes avec le pire bilan des unités spéciales à la fin de la saison; dans une ligue allant de 15 à 18 équipes.

Encore une preuve que les performances ne sont pas reliées: 2 des 3 saisons où le Drakkar a eu un bon ratio étaient ses deux premières, en 1997-98 et 1998-99. Équipe d’expansion en 1997, il avait raté les séries les deux fois. Inversement, les saisons 2002-03, 2007-08, 2013-14 et 2018-19, qui ont été très bonnes, n’ont pas de belles statistiques. Malgré tout, ça me semble quand même alarmant. J’ai souvent entendu que Baie-Comeau a des équipes tough, que c’est ce que les gens aiment. Je pense que la réputation de toughness commence à avoir le dos large.

Les gens de ma paroisse sont très critiques envers la Ligue et envers les arbitres. J’aurais vraiment aimé leur prouver qu’ils ont tort. Que l’équipe soit dans la bien bonne moyenne. Ni pire ni mieux que les autres. Malheureusement, ce n’est pas ce que les chiffres démontrent. Peut-être ont-ils tort sur le pourquoi, mais l’observation n’était certainement pas fausse. Visiblement, ça n’apaisera pas leur cynisme.

Annexe: tableaux des différentiels A.N. vs D.N. saison par saison depuis 2012-13.

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