À la surprise générale, le Drakkar de Baie-Comeau se retrouve au premier rang de la LHJMQ à la pause du temps des fêtes. Ce qui est déjà surprenant le devient encore plus quand on considère qu’il est également premier au Canada et par une large marge. La fiche de 29-3-2-0 est ex aequo avec celle des Mooseheads de Halifax de 2012-13 pour le meilleur premier 34 matchs de l’histoire de la LHJMQ. Ce qui se passe à Baie-Comeau est réellement dans le domaine de l’exceptionnel.
Il arrive parfois que l’on voie des partisans réagir avec incrédulité sur des publications de la LCH ou de différents intervenants lorsque sont présentés ces succès. Le phénomène est particulièrement répandu chez ceux qui suivent les activités de la ligue de l’Ontario ou de l’Ouest.
À l’origine, le Drakkar de Baie-Comeau ne fait certainement pas partie des équipes connues de l’amateur moyen des deux autres ligues junior. Instinctivement, on connaît moins les équipes de petites villes qui nous sont étrangères, à moins qu’elles aient produit des joueurs exceptionnels ou connu beaucoup de succès. De même, je ne pense pas que le commun des amateurs de la LHJMQ connaisse les Broncos de Swift Current, les Hurricanes de Lethbridge ou les Cougars de Prince George!
Néanmoins, même ceux qui connaissent plutôt bien le hockey junior canadien pourraient avoir tendance à sourciller en jetant un coup d’oeil à la fiche de l’équipe. Il faut être honnête, les nord-côtiers ne semblent pas constituer une puissance sur papier.
Il fallut d’ailleurs attendre un mois avant de voir le Drakkar percer le fameux top-10 de la LCH; une liste basée non pas sur les fiches des équipes au classement général, mais plutôt sur la richesse de leur alignement. Au cours des premières semaines de la saison, nombreux sont les partisans baie-comois qui s’en sont insurgés.
Je donne toutefois le bénéfice du doute aux artisans de cette liste. Si on compare la troupe de Jean-François Grégoire aux neuf autres formations qui composent le top-10, elle fait pâle figure à certains égards.
Peu de représentation de premier plan
Au sein des équipes du top-10 actuel, on compte 33 joueurs repêchés dans la LNH. De ce lot, 17 sont des choix de 2e ou 3e tour. On retrouve également 3 premiers choix. Le reste dans les rondes 4 à 7.
Dans la grande majorité de ces équipes, on compte entre 3 et 5 joueurs repêchés. Il y a deux exceptions qui n’en ont qu’un seul, soit Moncton (Étienne Morin, 2e tour 2023) et Baie-Comeau (Justin Gill, 5e tour 2023).
De plus, aucun ne joueur ne semble être passé près de se mériter une invitation avec l’équipe nationale canadienne des moins de 20 ans, bien que les deux européens de l’équipe y soient avec leurs pays respectifs.
Chez les plus jeunes joueurs, on ne retrouve qu’un seul espoir de premier plan (qu’il serait très surprenant de ne pas voir sélectionnés au premier tour en 2024): Zayne Parekh, du Spirit de Saginaw. Le Drakkar a en Justin Poirier et Raoul Boilard deux joueurs qui pourraient fort bien être sélectionné en première moitié du repêchage, mais qui ne font pas nécessairement tourner les têtes à l’échelle nationale.
Par conséquent, pour quelles raisons le Drakkar connait-il autant de succès?
Décortiquer les phases de jeu
D’emblée, le rendement spectaculaire de l’équipe s’exprime dans sa domination du jeu à forces égales. Au lancement de la pause du temps des fêtes, le Drakkar avait marqué 122 buts à égalité numérique (1er) et n’en avait accordé que 56 (2e). Les Huskies de Rouyn-Noranda en ont accordé 55, mais ont disputé un match de moins. Évidemment, le différentiel de +66 du Drakkar à forces égales est le meilleur du circuit, à 11 de plus que les Huskies et 27 de plus que les Voltigeurs.
En avantage numérique, malgré que l’équipe se trouve en bonne posture avec 24,3% de réussite, les buts marqués sur le jeu de puissance ne représentent que 17% du total de buts marqués. Encore une fois, seuls les Huskies de Rouyn-Noranda font mieux, à 15%, mais leur jeu de puissance est moins productif (19,1% de réussite). Autrement dit, malgré que Baie-Comeau fait bonne figure dans le circuit en avantage numérique, son efficacité à forces égales fait en sorte qu’il n’est pas une nécessité.
De l’autre côté du spectre, le Drakkar est l’équipe qui accordé la plus grande proportion de ses buts en désavantage numérique, avec 34%. Néanmoins, c’est dans cette facette qu’elle connait des ratées. Après un début de saison très difficile à cet égard, elle se trouve aujourd’hui au 11e rang, à 79,1%. Combiné au fait que le Drakkar est la formation la plus punie du circuit, on peut déduire que la faiblesse de l’équipe se trouve véritablement à cet endroit.
Au bout du compte, la combinaison de ces facteurs est certainement positive pour la formation baie-comoise. L’essentiel d’un match se déroulant à forces égales et le temps sur les unités spéciales étant extrêmement variables d’un match à l’autre peut nuire aux équipes qui comptent beaucoup sur celles-ci pour leurs résultats. Finalement, comme les unités spéciales ont tendance à fonctionner par séquence, se retrouver en panne sèche en séries éliminatoires peut souvent être fatal.
D’ailleurs, les sifflets ayant tendance à être plus discrets en séries, cela pourrait devenir un avantage aux nord-côtiers : maximiser le temps à forces égales, où ils connaissent du succès et minimiser le temps en désavantage numérique, ou ça fonctionne moins bien. Peu d’opportunité en avantage numérique? Pas de problème, l’attaque n’en a pas besoin pour produire.
L’équilibre
Jusqu’à présent, l’écart dans la production individuelle des attaquants est très petit. On retrouve actuellement 10 joueurs qui ont franchi le cap des 20 points, dont 6 qui ont franchi celui des 30 points; un sommet dans la LHJMQ pour une équipe. Néanmoins, il n’y a qu’un seul joueur qui compte plus de 40 points.
De plus, bien que l’on accorde généralement pas trop d’importance à cette statistique, on compte 10 joueurs qui présentent un différentiel d’au moins +20, aussi un sommet dans le circuit. Aucun joueur du Drakkar ne présente un différentiel négatif; le plus bas étant +2.
Détail intéressant, seulement à deux reprises un joueur a récolté 4 points en une partie.
On peut ainsi comprendre que le Drakkar ne semble pas avoir de réel premier, deuxième ou troisième trio. Jean-François Grégoire a entre les mains trois lignes qui s’illustrent en alternance d’une partie à l’autre. Cela rend la tâche des entraîneurs adverses très ardue pour prévoir des stratégies. Avec une telle profondeur, il est à peu près impossible de pouvoir contenir tout le monde en même temps. De plus, comme il y a beaucoup de changements dans la composition des trios d’un match à l’autre, il y a un élément d’imprévisibilité non négligeable pour l’adversaire.
Finalement, c’est principalement aux acquisitions de l’été dernier que l’on doit cet équilibre. L’arrivée de Justin Gill et des frères Boilard a carrément ajouté un trio complet à une formation qui avait des ressources limitées offensivement dans les dernières années. On peut également mentionner Shawn Pearson et Julien Paillé qui ajoutent de la profondeur.
La constance
Offensivement, la régularité du Drakkar a de quoi rendre jalouse une montre suisse. Au-delà de la production individuelle des joueurs évoqués précédemment, l’équipe produit à un rythme d’enfer et à une constance remarquable match après match.
Au delà de sa moyenne de 4,47 buts marqués par partie, c’est la représentativité de cette moyenne qui la rend si intéressante. Seulement trois fois depuis le début de la saison l’équipe a marqué plus de 6 buts, mais n’en a jamais marqué plus de 8. Inversement, elle n’a pas encore été blanchie et ne compte que 4 matchs avec 2 buts marqués ou moins. Finalement, dans 25 des 34 matchs, le Drakkar a marqué au moins 4 buts.
Autrement dit, le Drakkar n’a jamais par exemple inscrit 10 buts dans un match avant de se faire blanchir le lendemain. Presque à toutes ses sorties, l’offensive nord-côtière est au rendez-vous. Cela peut d’ailleurs certainement faire partie des raisons qui expliquent pourquoi malgré des statistiques ordinaires devant le filet, la formation baie-comoise n’a à peu près pas perdu depuis le début de l’année.
Ça peut paraître idiot comme affirmation, dans la mesure où elle va de soi, mais l’équipe a à peu près toujours marqué plus de buts qu’elle en a accordé. Une offensive moins constante se ferait prendre une fois de temps en temps.
La résilience et le caractère
On dit que les bonnes équipes sont souvent capables de trouver des façons de gagner. Force est d’admettre que c’est exactement ce que les nord-côtiers ont fait depuis le début de la saison. Un indicateur intéressant est la fiche de l’équipe lorsqu’elle est à égalité ou tire de l’arrière selon les moments dans le match.
Fiche quand le Drakkar est à
Égalité après 1 période : 7-1-1-0
Égalité après 2 périodes : 7-0-0-0
L’arrière après 1 période : 5-1-1-0
L’arrière après 2 périodes : 6-3-1-0
Cela démontre que non seulement on est en mesure de jouer avec l’avance, mais aussi d’appuyer sur l’accélérateur pour prendre les devants ou revenir de l’arrière en troisième période; une grande démonstration de caractère.
C’est d’ailleurs ce qui différencie le Drakkar d’une équipe qui est très près de lui pour beaucoup de statistiques, dont certaines que je n’ai pas mentionnées : les Huskies de Rouyn-Noranda.
Fiche quand les Huskies sont à
Égalité après 1 période : 2-6-1-1
Égalité après 2 périodes : 2-1-1-1
L’arrière après 1 période : 2-2-0-1
L’arrière après 2 périodes : 1-6-0-2
Des détails signifiants
Avec son pourcentage général de réussite de 56,2% aux mises en jeu, Baie-Comeau se retrouve au premier rang dans la LHJMQ et au deuxième rang dans toute la LCH. À 66,4% d’efficacité et 512 duels remportés, aucun joueur au Canada n’est plus dominant que Félix Gagnon lorsque la rondelle tombe. En ordre du plus de mises au jeu disputées suivent Raoul Boilard à 59,4%, Justin Gill à 57,4% et Matyas Melovsky à 53,3%.
Ces chiffres peuvent sembler abstraits a priori. Après Gagnon, Raoul Boilard fait également partie du top-5 du circuit. Également, Justin Gill serait le duelliste le plus efficace dans 11 équipes de la LHJMQ, alors qu’il est troisième à Baie-Comeau.
Ça peut sembler très ordinaire comme statistique, mais cela signifie surtout que l’équipe est celle qui commence le plus souvent avec la rondelle, améliorant son temps de possession et diminuant du même coup celui de l’adversaire. Ce n’est certainement pas étranger au fait que le Drakkar est l’équipe qui accorde en moyenne le moins de tirs cadrés par partie jouée dans la LHJMQ.
La chance (ou le flair)
J’ai toujours eu pour mon dire que les bonnes équipes font leur chance. Ça prend toujours un peu de chance pour gagner. Le Drakkar en a peut-être à certains égards.
Le cas de Julien Paillé est un exemple intéressant. Choix de 9e ronde des Olympiques de Gatineau en 2020, il s’est amené au camp d’entraînement du Drakkar comme joueur invité. Bien qu’il n’avait pas joué dans la LHJMQ depuis décembre 2021, il s’est taillé une place à Baie-Comeau, dans un alignement qui avait au départ beaucoup de profondeur à l’attaque.
Paillé a débuté la saison dans le bas de la formation, étant même retiré de l’alignement à quelques reprises. Celui qui n’avait que 1 point après 11 parties jouées en a récolté 21 à ses 18 suivantes.
Je me dis que si une organisation invite un joueur de 19 ans à un camp d’entraînement, c’est parce qu’elle croit qu’il a une chance d’être intéressant. Cependant, je serais surpris d’apprendre qu’on s’attendait à ce qu’il produise autant qu’il le fait actuellement.
De plus, tel que mentionné précédemment, l’attaque nord-côtière, particulièrement le top-9, a vraiment été épargnée par les blessures jusqu’à présent. C’est un facteur de chance impossible à mettre de côté.
Un feu de paille?
À la lumière des éléments présentés ci-haut, il est difficile de croire que la cadence baie-comoise cessera brusquement toute seule. On pourrait avoir un discours différent si le Drakkar avait par exemple un avantage numérique statistiquement beaucoup trop efficace. Si les performances de l’équipe tenaient aux performances extraordinaires de un ou quelques joueurs; souvenez-vous de l’effondrement du Canadien de Montréal après la blessure de Carey Price en 2015-16.
Est-ce que l’équipe pourra maintenir la cadence absolument exceptionnelle qu’elle a d’ici la fin de la saison? Impossible de le dire. Personne ne peut connaître le futur. Néanmoins, l’échantillon de 34 matchs démontre à tout le moins que le Drakkar de Baie-Comeau est un très sérieux prétendant au championnat et que ce sera une tâche extrêmement difficile que d’en venir à bout.
